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à propos du Rwanda Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Etienne ROSSET   
01-03-2010

Que s’est-il réellement passé au Rwanda de 1990 à 1994 ? Le discours officiel n’est-il pas complaisant envers le Front Patriotique du Rwanda (FPR) de Paul Kagame ? En 1990, celui-ci envahit le Rwanda depuis l’Ouganda de Yoweri Museveni. Or cette invasion d’une armée extérieure – crime contre la paix s’il en est – n’est absolument pas retenue par les discours officiels. Début 1993, le FPR aura vidé de sa population tout le territoire passé sous son contrôle, au nord du pays : un million de réfugiés internes au Rwanda (auxquels s’adjoindront 375 000 réfugiés Burundais après l’assassinat de Melchior Ndadaye, président du Burundi, le 21 octobre 1993). S’agit-il vraiment d’une armée de libération – comme le veulent les convenances officielles ? Qu’en pense l’ONU ? Depuis ses débuts, l’ONU n’a jamais échappé à l’influence des Etats-Unis. Aucune intervention des Nations Unies n’a été réalisée sans l’aval de son principal bailleur de fonds, Washington. Il n’est pas sans effet que la « maison de verre » soit à New York.

Le FPR est en grande partie composé de Tutsis qui fuient le Rwanda entre 1959 et 1962, date de l’indépendance, tandis que des Hutus parviennent au pouvoir et persécutent les Tutsis. Ces derniers – qui étaient jusqu’alors la caste dominante du pays – trouvent refuge en Ouganda, au Zaïre, au Burundi, en Tanzanie. En Ouganda, beaucoup s’enrôlent aux côtés de Museveni dans des milices ougandaises qui mènent une guérilla contre le pouvoir (Milton Obote succède à Amin Dada). Avec leur aide, Museveni prend le pouvoir en 1986 à Kampala. Il est soutenu par Washington (via le Fonds Monétaire International) qui le considère comme le nouvel homme fort de l’Afrique. Il a aussi l’atout d’être anglophone. Rempart contre le marxisme soviétique, rempart contre l’islamisme de Tourabi au Soudan, peu importe son cynisme. Les Etats-Unis vont l’utiliser, au mépris de toutes les conventions internationales et surtout, au mépris de la vie de millions d’êtres humains au Rwanda, puis au Zaïre.

Les troupes de Paul Kagame (FPR) – qui ont contribué à l’avènement du Museveni – sont-elles ougandaises ou rwandaises ? Question analogue : les Harkis et leurs descendants, qui vivent en France, sont-ils français ou algériens ? C’est la question qui se pose à toute personne déracinée de la terre de ses ancêtres. Les soldats de Kagame sont armés par le nouveau pouvoir ougandais (indirectement par les Etats-Unis). Celui-ci les envoie au Rwanda, en vue de prendre le pouvoir. « Le 28 septembre 1990, 4000 soldats et officiers (…) tous membres de l’armée ougandaise et munis d’armes et d’autre matériel militaire, quittent leurs baraques pour franchir des centaines de kilomètres jusqu’à la frontière rwandaise. Ils y engagent la guerre le 1er octobre (…) Dès le 4 octobre, ils se trouvent à seulement 70 kilomètres de Kigali. »1 Les discours officiels évoquent une guerre civile, voire une guerre ethnique. Or, objectivement, c’est la même chose que l’invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein deux mois plus tôt. Quelques différences : les Etats-Unis s’opposent à Saddam Hussein tandis qu’ils soutiennent Kagame ; le Koweït regorge de pétrole, tandis que le Rwanda n’a aucune richesse sinon son dynamisme artisanal.

Le FPR joue au Rwanda un jeu cynique, habillant la guerre d’invasion en conflit ethnique. Dès l’invasion en octobre 1990, le gouvernement rwandais de Juvénal Habyarimana arrête 8000 citoyens rwandais – Tutsis pour la plupart – supposés partisans du FPR infiltrés. Le FPR se saisit de ces arrestations pour y dénoncer la marque de la violation des droits de l’homme et y lire le signe d’une intention de génocide. C’est faire peu de cas de l’invasion. Tout pays en guerre arrête les personnes suspectes d’intelligence avec l’ennemi. Cependant, l’invasion n’étant pas reconnue, cette guerre est présentée non comme une guerre entre deux puissances étrangères mais comme un conflit ethnique. Ce qui est faux. Certes, les ethnies se recouvrent plus ou moins (le FPR est composé de Tutsis pour la plupart, et l’armée rwandaise compte une grande majorité de Hutus), mais ce n’est pas une rivalité ethnique qui est à l’origine du conflit. C’est un conflit politique, non pas ethnique. Toutefois, les identités ethniques sont alors stigmatisées par une propagande ; le conflit dégénèrera en massacres ethniques.

Juvénal Habyarimana a pris le pouvoir par un coup d’Etat en 1973, tandis qu’il commandait l’armée. « Le nouveau régime s’efforça d’intégrer politiquement les Tutsis et procéda à une mobilisation générale des énergies au service du développement agricole. »2 Ami de la France, Habyarimana est présenté comme un dictateur sanguinaire, hostile aux Tutsis. Pourtant, à l’inverse des dictateurs, il circule sans escorte dans son pays. Sous sa présidence, le Rwanda connaît dans les années 1980 un fort développement qui lui vaut les éloges des observateurs étrangers. On parle alors de « Suisse africaine ».

Le mensonge officiel qui présente le conflit de 1990 à 1993 en conflit ethnique incite à lire les événements de 1994 à travers une grille de lecture : celle du génocide, dont le FPR est présenté comme l’unique victime. Pour cela, les partisans du FPR inventent un faux selon lequel le gouvernement rwandais aurait planifié une extermination des Tutsis. Le général canadien Roméo Dallaire, commandant la MINUAR3, arrive le 22 octobre 1993 (un jour après l’assassinat du président burundais Ndadaye). Il tombera dans le panneau, croira à la planification d’un génocide. Les médias, les commissions d’enquête, puis le TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) liront les événements à travers le prisme d’un génocide programmé par les Hutus, ce qui est faux. Aussi, les Hutus seront tenus pour seuls responsables des massacres et les Tutsis blanchis de toute responsabilité. Nous sommes en plein Far West où le monde est composé de deux types de personnes : les gentils (le FPR) et les méchants (le régime Habyarimana). Sur cette base s’orchestre une manipulation, avec tous les outils habituels de la désinformation, avec les raccourcis binaires, les mensonges, les préjugés, les simplifications… Ceux qui s’expriment sur le Rwanda ne se donnent pas la peine d’aller recueillir des témoignages – sinon en présence de membres du FPR, munis de leurs armes. A qui profite le mensonge ? D’aucuns voient derrière ces mensonges et cette simplification des événements la marque de la diplomatie américaine.

En 1992, le multipartisme est imposé au Rwanda. Cela affaiblit intérieurement le pouvoir de Habyarimana, alors qu’il est parallèlement menacé à l’extérieur. Ce multipartisme arrange les partisans du FPR – Ouganda, Etats-Unis. Les accords d’Arusha (Tanzanie) signés le 4 août 1993 par le FPR et le Rwanda entérinent un cessez-le-feu ; ils prévoient de plus la mise en place de nouvelles institutions qui devront organiser une consultation démocratique. Or dans le jeu démocratique, le FPR n’a aucune chance de l’emporter : il est ultra minoritaire. Il ne peut conquérir le pouvoir que par la violence. Plus subtilement, il met le feu aux poudres et en impute la responsabilité aux Hutus. Selon le discours officiel, des « extrémistes Hutus » refusent les négociations acceptées par Habyarimana et l’assassinent.

La tension monte, la radio gouvernementale « mille collines » orchestre une propagande hostile au FPR, assimilé aux Tutsis ; sans interruption, elle appelle à la violence et à tuer les Tutsis. Le 6 avril 1994, l’avion qui transporte le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, et le nouveau président du Burundi, Cyprien Ntaryanira, est abattu à proximité de l’aéroport de Kigali. Les présidents rentraient d’un sommet régional à Dar-es-Salaam en Tanzanie. L’avion est français. Aussitôt, des militaires français proposent au Général Dallaire d’enquêter sur les causes de cet « accident ». Refus du Canadien. Pourquoi ? Le discours officiel attribue cet assassinat à des extrémistes Hutus hostiles aux accords de paix (il faut protéger le FPR). Une version plus plausible attribue l’attentat au FPR4 : cet assassinat est le point de départ d’une violence acharnée. Le 7 avril 1994 après-midi, les troupes du FPR attaquent l’armée rwandaise ; la guerre reprend. En juillet 1994, le FPR s’empare de Kigali et prend le pouvoir.

En avril, mai et juin 1994, alors que la violence fait rage, les Etats-Unis freinent des quatre fers : l’ONU ne doit pas intervenir. Déjà en février 1994, ils avaient opposé un veto à l’envoi d’un contingent supplémentaire de 2000 casques bleus pour épauler les 2500 qui étaient sur place. « Les Etats-Unis, avec l’appui énergique de la Grande-Bretagne, ont tout fait pour empêcher la mise en place au Rwanda d’une force des Nations Unies, et ils y sont parvenus. »5 Le terme « génocide » finit par être lâché le 10 juin par Warren Christopher, alors porte-parole du secrétaire d’Etat des Etats-Unis. Qui dit « génocide » dit obligation d’intervention internationale. Le 22 juin 1994, la France obtient enfin l’autorisation d’intervenir (opération Turquoise) pour créer une « zone humanitaire sûre » en vue de protéger des Hutus. Contrairement à la politique américaine, la diplomatie française est hostile au FPR. Les Etats-Unis chercheront à discréditer l’action des militaires français, les accusant d’avoir permis la reconstitution des milices Hutus dans les camps de réfugiés : les Français auront laissé passer les Hutus avec armes et bagages jusque dans les camps de réfugiés à la frontière zaïroise. Washington cherchera aussi à discréditer le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros Ghali, francophile ; la Maison Blanche lui imputera la lenteur de sa réaction, alors qu’elle en aura été elle-même la cause.

Pourquoi un soutien de Washington au régime de Paul Kagame ? Pourquoi avoir favorisé le FPR, quitte à construire un édifice fragile, quitte à inventer une version fausse de l’Histoire, diabolisant le gouvernement Habyarimana et rejetant toute responsabilité sur les Hutus ? « Selon certains, l’invasion du Rwanda en 1990 était dirigée contre Kinshasa, non contre Kigali. »6 Kinshasa, à cette époque, c’est le Maréchal Mobutu, dictateur soutenu par la France ; à sa demande, ce sont les troupes françaises qui sont intervenues en mai 1978 à Kolwezi, après le refus belge d’intervenir. L’hostilité de Mobutu à l’URSS lui a valu la bienveillance américaine jusqu’en 1990. Maintenant que la guerre froide est terminée, les Etats-Unis ne rivalisent plus avec leurs ennemis soviétiques ; ils rivalisent avec leurs alliés. Les richesses colossales du Zaïre ont le défaut d’être dans la zone d’influence française. Washington les revendique. Faut-il chercher plus loin ? « Ce que le puissant veut, Dieu le veut. »

Kagame sollicite un vieil opposant à Mobutu – presque résigné devant son sort d’éternel opposant : Laurent-Désiré Kabila. Celui-ci vit dans l’Est du Zaïre, à proximité du Rwanda, où il dirige une poignée d’hommes armés. La sollicitude du nouveau pouvoir rwandais lui redonne ses chances de conquérir le pouvoir zaïrois : ses hommes sont alors armés par le Rwanda, dont l’armée se mêle aux combats contre les forces gouvernementales zaïroises et commence à conquérir le Zaïre d’Est en Ouest. La ville-carrefour de Kisangani tombe. Kinshasa tombe à son tour le 17 mai 1997 ; Mobutu s’enfuit. Auparavant, les Etats-Unis l’avaient « invité » à quitter le pouvoir ; cela corrobore leur présence derrière ces événements. D’aucuns avancent que parmi les troupes de Kabila, de l’Ouganda, du Rwanda et du Burundi qui progressaient au Zaïre, se trouvaient des Noirs-Américains des troupes d’élite… Le Congo-Kinshasa est désormais entre les mains d’un allié des Etats-Unis : Laurent-Désiré Kabila aura conquis le pouvoir avec l’aide de l’armée du FPR, de l’armée ougandaise, de l’armée burundaise – sans compter le soutien américain.

Cette tragédie rwandaise illustre combien l’on peut d’un côté invoquer les droits de l’homme sur les écrans de télévision – s’indigner de leur transgression par des tiers – tout en agissant par ailleurs au mépris le plus total des êtres humains. Deux poids, deux mesures, selon là où se trouvent nos intérêts. « La vérité est la première victime de la guerre. » (Hiram Johnson). En ce qui concerne le Rwanda, l’on peut imputer une part de responsabilité aux Etats-Unis. Les Etats-Unis n’ont cependant pas l’exclusivité du pharisaïsme. On peut trouver cette attitude chez bien des gouvernements (1947 : affaire de l’Exodus avec la Grande-Bretagne, répression sanglante à Madagascar par la France etc.) Cette incohérence, cette dichotomie entre les paroles et les actes, montre combien l’intérêt peut facilement damer le pion à la justice, si l’on n’y prend garde. Lorsque le décor démocratique est planté, on tue en coulisses. Lorsque les principes sont acquis, l’on joue avec les mots. Lorsque ces mots sont « droits de l’homme », « humanité », « démocratie », « justice »… jouer avec les mots revient à jouer avec la vie – et avec la mort.

1 Robin Philpot, Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali, les Intouchables, Montréal, p. 28

2 Michel Mourre, Le Petit Mourre, dictionnaire de l’Histoire, Larousse, 1998, article « Rwanda »

3 MIssion des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda.

4 C’est la version de Charles Onana (journaliste camerounais), Les secrets du génocide rwandais, Paris, Duboiris, 2002. Charles Onana a été poursuivi pour diffamation par Paul Kagame jusqu’en décembre 2002. Kagame a abandonné la poursuite, craignant peut-être qu’un procès à Paris (c’est-à-dire une enquête qu’il ne contrôle pas) finisse par révéler la vérité des faits.

C’est aussi la version de Michael Hourigan, avocat australien, ayant enquêté pour Louise Arbour, procureur général au Tribunal Pénal International pour le Rwanda. Louise Arbour aurait étouffé les résultats de l’enquête après en avoir parlé avec Madeleine Allbright, secrétaire d’Etat du président Bill Clinton.

5 Boutros Ghali, Mes années à la maison de verre, Paris, Fayard, 1999, p. 207

6 Robin Philpot, op. cit. p. 35

Dernière mise à jour : ( 20-05-2010 )
 
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