| Rivalité, mimétisme et politique |
| Écrit par Jérôme REVY | |
| 08-10-2009 | |
Conférence donnée par Jérôme REVY à l'occasion de la rencontre Jeunes chrétiens en Politique - Corbara 1er Mai 2009.Le pouvoir est un enjeu dont le chrétien ne peut se soustraire. Se faisant il devient rapidement, dans l’ordre de l’action, objet d’une rivalité destructrice et violente à laquelle il doit se préparer. La rivalité est le résultat d’un mécanisme qui agite silencieusement les esprits, c’est celui du mimétisme. Ces deux mécanismes sont les deux faces d’un même processus anthropologique à l’origine de toutes les cultures, et au commencement de toutes les sociétés dans lesquelles la violence tient un rôle fondamental. Ignorer ce mécanisme c’est ignorer les fondements philosophiques profonds qui ont construit la philosophie politique moderne du contrat social à la démocratie. L’avènement du Christianisme va mettre à nue ces mécanismes en les révélant au grand jour. Ce processus très long de mise en lumière va avoir des effets innombrables et diffus sur l’évolution des sociétés modernes et sur les mentalités en déconstruisant et en enrayant lentement le processus victimaire particulièrement en identifiant et repérant le caractère arbitraire et injuste de la violence. C’est ainsi que le Chrétien engagé en politique détient non seulement une clé essentielle de décryptage du monde moderne, mais s’en trouve d’avantage armé pour proposer une vision plus juste de la communauté humaine. A. Mimétisme et Rivalité « L’homme diffère des autres animaux en ce qu’il est le plus apte à l’imitation » Aristote, Poétique, 4. Tout homme est travaillé par des mécanismes d'imitation, de jalousie réciproque, de mimétisme. Ce sont ces mécanismes qui nous font désirer ce que désire l'autre, et imiter les manières de l'autre de désirer. Chacun en se regardant peut mesurer ce processus inconscient, qui n’a jamais fait l’objet d’une jalousie ? C'est un mécanisme très subtil qui travaille l'homme en profondeur. Les rapports humains sont en permanence menacés et sujets de conflits : mariage, amitiés, relations professionnelles, relations politiques. Or, si les rapports entre les individus sont constamment menacés par les rivalités qui en découlent, cela ne peut qu'influencer les sociétés politiques dans leur fonctionnement. C'est ainsi que Hobbes apporte à la société le contrat social, avec toutes ces conséquences politiques, comme rempart contre la violence intrinsèque au fonctionnement de la communauté. La rivalité, donc, nait de l'imitation du désir d'un objet qui peut revêtir plusieurs formes : femme, territoire, nourriture, pouvoir, reconnaissance, ... L'objet en lui même n'a que peu d'importance dans le mécanisme. La rareté de l'objet rend l'antagonisme encore plus fréquent. C'est d'ailleurs le fait de se le disputer qui lui confère sa valeur. La publicité s’est d’ailleurs parfaitement approprié ce mécanisme de mimétisme du désir. C’est à partir de ce mimétisme de désir, dès lors que la chose désirée se fait rare que la rivalité peut se mettre en place. Nous en avons des exemples dans la littérature, C’est ainsi que dans l’œuvre de Shakespeare par exemple, les deux amis de Vérone qui ont toujours vécut ensemble s’aiment et surgit ainsi la rivalité amoureuse dont on connaît le dénouement. Les meilleurs amis sont les plus menacés d’inimitiés. L’ami d’hier peut devenir l’ennemi de demain parce que l’on désire la même chose, on désire ce poste, on désire la reconnaissance, on désire le pouvoir. Au sein d’un groupe, cette crise mimétique s’emballe et contamine tous ceux qui sont autour par mimétisme et peut prendre une forme violente de lynchage. Regardez par exemple dans l’évangile, la scène du lynchage de la femme adultère, on imagine très bien ces hommes présentant la femme à Jésus, en lui demandant ce qu’ils doivent faire puisque la loi leur prescrit de la lapider. Certaines peintures représentent ces hommes aux visages plein de haine, comme si ils attendaient que l’on jette la première pierre. C’est le même mouvement de mimétisme qui commande à celui qui jette la deuxième ou la troisième pierre. Les antagonistes sont de plus en plus nombreux et le processus s’emballe. C’est à qui jettera la première pierre ? Le mimétisme n’est en soit pas une mauvaise chose, elle peut être même bénéfique tant qu’elle ne conduit pas à l’irréparable, mais la rivalité peut aussi conduire à une escalade de violence à laquelle il est parfois difficile de mettre fin. Dans un groupe, en politique en particulier, on a tous un bouc émissaire, c’est la personne extérieure à la société, c’est la personne la plus jeune, c’est celui qui vient d’arriver, c’est le plus arrogant, c’est la personne qui a les caractéristiques propres du bouc émissaire. Il faut l’éliminer parce que l’on désire la même chose que lui. C’est ainsi que se forment et s’organisent le groupe prêt à tout pour évacuer de son sein le bouc émissaire. La rumeur a ici importance capitale pour former et entrainer le groupe. , on va utiliser l’amalgame, le mensonge. La culpabilité du bouc émissaire n’a que peu d’importance sur le déroulement des événements. Il suffit que celui-ci présente les attributs du bouc émissaire (l’étranger, le nouveau, celui qui n’est pas comme le groupe, etc …). On pourra se poser la question de savoir comment nous, en tant que chrétiens, on va donner libre cours à ce mécanisme. La tentation d’élire un bouc émissaire et de participer inconsciemment à son lynchage est très forte, même Pierre dit de Jésus qu’il ne le connaît pas. Elle ne met à l’abri personne. Si vous vous demandez si vous avez un bouc émissaire, vous répondrez assez naturellement que non, alors que si vous vous demandez si vous êtes ou avez été un bouc émissaire alors la réponse diffère. Ceci montre à quel point ce processus silencieux est inconscient. B. La rivalité a des conséquences sociales Si les rapports entre les individus sont constamment menacés par les rivalités qui en découlent, cela ne peut qu'influencer les sociétés politiques dans leur fonctionnement au quotidien. C'est d'ailleurs pour cela que Hobbes apporte à la société le contrat social. a. Sur l’organisation de la société depuis ses origines i. Le sacrifice régulation de la violence La rivalité et le mimétisme ont été des éléments fondateurs de toutes les civilisations d’après René Girard et toute société est d’abord essentiellement religieuse. Les sociétés archaiques (avant l’avènement du Christianisme) ritualisaient en quelque sorte le sacrifice d’une victime émissaire pour réguler leur propre violence. Dans de nombreux rites, l’assistance entière était tenue de participer à l’acte d’immolation qui prenait la tournure d’un lynchage. (Catharsys). ii. Les organisations primitives sont essentiellement religieuses C’est la raison pour laquelle la construction des sociétés se fait essentiellement autour du sacrifice, comme d’un élément fondateur (le meurtre fondateur). L’unanimité du peuple se fait autour de la victime émissaire à la fois diable et dieu (qui porte le mal et apporte la paix et la réconciliation). Pour que cette régulation fonctionne, il faut que les hommes ignorent leur propre violence, ignorent que c’est de leur violence qu’il s’agit. Il faut qu’ils soient persuadés que c’est le dieu qui réclame le sacrifice, et que celui-là permettra de se préserver de la violence des dieux ; l’espace sacré est ainsi l’espace dans lequel on exorcise la violence par une autre violence. iii. Le contrat social Je fais un saut rapide dans l’histoire, dans les conséquences sociales de la rivalité, il y a le contrat social. Les questions auxquels Rousseau et Hobbes sont confrontés sont les suivantes : Peut-on vivre ensemble sans vivre les uns contre les autres ? Faire société sans rivaliser ? Se fréquenter sans concurrence ? Se côtoyer sans envie, s’admirer sans jalousie, avoir des relations sans se comparer ? C’est le soupçon du contraire qui fait dire à Hobbes l’Homme est un loup pour l’homme. Il ne faut pas oublier que Hobbes et Rousseau sont aujourd’hui à l’origine du pacte fondateur de la société et de la démocratie française. Les philosophies politiques du XVIIIème siècle fondant le contrat social sont construites sur la conviction que la rivalité est indépassable. Rien ne prédispose l'homme à vivre en société. La sociabilité n'est pas naturelle, comme chez les abeilles, elle n'est pas un instinct. Rousseau ne suit pas l'idée d'Aristote pour qui l'homme est un "animal politique", fait pour vivre avec les autres. « Si deux hommes désirent la même chose alors qu’il n’est pas possible qu’ils en jouissent tous les deux ils deviennent ennemis et dans la poursuite de cette fin chacun s’efforce de détruire et de dominer l’autre. » Hobbes, Léviathan On sait les conséquences de ces héritages philosophiques et politique puisque la philosophie politique, telle qu’elle est vécut et enseignée aujourd’hui est essentiellement basée sur le contrat social. L’homme n’est pas un animal politique puisqu’en réalité c’est un loup. iv. La démocratie Mais en organisant la société démocratique de façon égalitariste, elle a dans le même temps suscité l’envie entre ses membres lorsqu’une différence surgit. La première violence ne réside pas dans l’affrontement des différences mais au contraire dans le face à face et la confrontation de ce qui se ressemble au point de se confondre. (exemple dans la mythologie grecque comme dans l’AT (Cain et Abel, Eteocle et Polynice, Romulus et Remus, Œdipe, Joseph et ses frères…). La rivalité ne nait pas de la différence mais de la ressemblance. Tocqueville, De la démocratie en Amérique, comprend ce phénomène qu’il appelle le poison de l’âge démocratique. Une des conséquences de cette rivalité sur le plan de la philosophie politique, c’est ce que dit le grand prêtre Caiphe lorsqu’on lui amène Jésus pour le condamner, « Vous n’y comprenez rien, vous ne voyez pas quel est votre intérêt il vaut mieux qu’un seul homme meurt pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » On est loin de la parabole de la brebis perdue où le berger quitte son troupeau pour aller chercher la brebis perdue parce que le bien commun ne peut être parfaitement réalisée que si la brebis en fait parti. On est dans deux conceptions de la philosophie politique complètement différentes. b. Dimension géopolitique des conflits (cf Achever Clausewitz) Pour illustrer cette partie, Je vous rapporte au dernier ouvrage de René Girard « Achever Clausewitz ». Clausewitz, théoricien militaire du XVIIIème parle de cet engrenage de la violence, Girard achève l’ouvrage de Clausewitz en montrant que aujourd’hui si par exemple l’Amérique rentre en guerre contre le terrorisme, c’est la conséquence d’une rivalité entre les Etats Unis et le Moyen Orient où le niveau de la violence ne fait que monter à chaque fois. C. Le Christ est la victime émissaire et celui qui révèle le processus victimaire a. La dénonciation du processus C’est le christ qui va révéler ce processus. Pour que cette régulation fonctionne, il faut que les hommes ignorent leur propre violence. Avec l’avènement du Christianisme, l’ignorance de ce processus n’est plus possible, parce que par sa mort sur la croix, le Christ est bien la victime émissaire et, en même temps celui qui révèle le processus en incarnant la victime innocente et en révèle l’origine de la violence, la rivalité mimétique. On le verra plus loin, par exemple dans les institutions dites charitables où l’on tient compte de la victime alors que dans les sociétés antiques, l’esclave, la victime n’était rien. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Donc le Christianisme renverse ce processus en nous le révélant et nous chrétiens, aujourd’hui on ne peut pas rentrer dans ce processus parce que nous en sommes conscients. Ce processus est résumé dans cette phrase de Caiphe : « il vaut mieux qu’un seul homme meurt pour que la nation entière ne périsse pas ». b. Apport du Christianisme dans la société (organisation charitable) et souci des victimes René Girard nous explique que la dénonciation de ce processus ira jusqu’à l’institution des organisations charitables par l’Eglise, témoignant de la prise en compte du souci des victimes, quelque soit leur appartenance sociale ou religieuse « Le souci moderne des victimes s’affirme pour la première fois(…) dans ces institutions religieuses qu’on appelle charitables. C’est là que tout commence, avec l’hôtel-dieu , cette dépendance de l’Eglise qui devient vite l’hôpital. L’hôpital accueille tous les éclopés, tous les malades, sans distinction d’appartenance sociale, territoriale ou même religieuse. Inventer l’hôpital, c’est dissocier pour la première fois la notion de victime de toute appartenance concrète, c’est inventer la notion moderne de victime » « L’impulsion donnée par le christianisme s’est, en Occident, déployée dans l’humanisme et s’exprime aujourd’hui tant dans l’impératif humanitaire de porter secours aux victimes au-delà des clivages politiques et idéologiques que dans l’abandon de toute morale, politique ou religion fondée sur le sacrifice au profit d’une éthique résolument tournée vers ceux qui ont le plus besoin de protection. » Notre monde portant ne cesse de produire ses nouvelles victimes, de telle sorte que nous nous trouvons devant une situation inédite que Girard résume ainsi : « Un examen un tant soit peu attentif montre que tout ce qu’on peut dire contre notre monde est vrai : il est de très loin le pire de tous. Aucun monde, on le répète et ce n’est pas faux, n’a jamais fait plus de victimes que lui. Mais les propositions les plus opposées sont également vraies à son sujet : notre monde est aussi, et de très loin, le meilleur des mondes, celui qui sauve le plus de victimes.» Nous continuons à des degrés divers de désigner des boucs émissaires, mais nous ne pouvons plus l’ignorer et il se trouve toujours quelqu’un pour dénoncer l’injustice de l’acharnement. D. Dans l’engagement Politique En politique plus que dans n’importe quelle autre société, la rivalité est constamment présente. Elle commence déjà au sein de son propre parti politique. Il faut se battre contre ses pairs, contre ses amis, Il faut en gravir les échelons, il faut avoir eut plusieurs rivaux pour que l’appareil politique vous reconnaisse une certaine légitimité. L’appareil politique sous couvert de démocratie organise cette rivalité. Le militant doit passer par l’élection au sein de son propre parti. Rares sont ceux d’entre nous qui n’ont pas eu à affronter celui qui aurait pu être un ami, un frère. Notre existence est presque conditionnée par la rivalité et l’ambition est son moteur. Il faut que cette rivalité ait lieu pour conserver la place. C’est humainement une chose difficile que de se situer constamment dans l’adversité, c’est la raison pour laquelle toutes les épouses pourraient témoigner de la dureté de ce milieu où d’amis vous devenez amis parce que rivaux, parce que vous désirer la même chose. E. Face à cela que faire ? Pour nous Chrétiens, avec le Christ, plus rien ne peut être vécu comme avant, le Christ nous a révélé le processus comme un mensonge. Nous ne pouvons plus ignorer ces mouvements dans le cœur de l’homme. En Politique notre attitude s’en trouvera radicalement changée : faut il contribuer au lynchage, faut il participer à l’élection d’un bouc émissaire ? Le Christ nous en donne les moyens, il nous donne Le Paraclet, c'est-à-dire le Défenseur, contre l’Accusateur. Ap 12, 10 : « Et j'entendis dans le ciel une voix forte qui disait : Maintenant le salut est arrivé, et la puissance, et le règne de notre dieu, et l'autorité de son Christ ; car il a été précipité, l'accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit.» 1 Jn 2,9-12 : « Celui qui dit qu'il est dans la lumière, et qui hait son frère, est encore dans les ténèbres. Celui qui aime son frère demeure dans la lumière, et aucune occasion de chute n'est en lui. Mais celui qui hait son frère est dans les ténèbres, il marche dans les ténèbres, et il ne sait où il va, parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux. Je vous écris, petits enfants, parce que vos péchés vous sont pardonnés à cause de son nom. » Il ne nous est plus possible de désirer ce que l’autre désire. L’humilité et la charité sont l’arme et l’armure. Il nous faut donc Rester extérieur à cette comédie humaine. Changer notre façon de faire de la politique passe par une réelle prise de conscience de l’impacte de la rivalité mimétique. On ne peut prétendre s’engager en chrétien et se laisser s’emparer de la violence mimétique. |